Le show-biz selon Drew Friedman.

Je ne vous cacherai pas que j’adore le travail de Drew Friedman. Encore peu connu en France Drew Friedman est déjà une pierre angulaire du monde des cartoonists de talent. Petit Drew Friedman se régalait des films des Three Stooges (ce qui lui fait un point en commun avec Iggy Pop) et sautait sur les genoux de Groucho Marx. Drew Friedman est le fils spirituel des grandes heures du magazine MAD et des caricaturistes de comédiens oubliés que l’on retrouve dans quelques vieux restaurants prêt de Broadway. A la fois grotesques et touchants les « modèles » de Drew Friedman que ce soit des people hyper célèbres ou des comédiens juifs de cinquième zone respirent tous une humanité non feinte. Robert Crumb avoue qu’il aimerait avoir son talent, Howard Stern le compare à Picasso (en mieux) et Kurt Vonnegut Jr à Goya. Mais quel rapport avec l’univers de Tricatel me direz-vous ?
Comme Drew Friedman Bertrand Burgalat considère la musique comme un tout et s’est crée son panthéon et ses racines culturelles sans aprioris. Les notions de « cool », « hype », « ringard » et autres adjectifs pour pseudo-sociologues ont donc aussi peu de place dans l’univers de Drew que celui de Bertrand. Si ils s’inspirent du passé, Drew & Bertrand s’en servent pour inventer un monde qui nous parlent ici et maintenant, on est pas chez Jacques Pessis l’embaumeur de momies. Drew Friedman et son cousin d’outre Atlantique nous font redécouvrir notre monde sans en gommer les boutons et les aspérités. De la beauté des accidents de la vie ! Et puis je suis sur que si ils se rencontraient Drew et Bert s’entendraient comme larrons en foire !!

1. Vous partagez avec le public français une fascination pour Jerry Lewis ; que pouvez-vous en dire ?

Les Français comprennent visiblement ce que tant d’Américains sont incapables de saisir, c’est-à-dire que Jerry Lewis est un comédien ET un réalisateur brillant et novateur. Malheureusement, les gens ne s’en rendront compte que longtemps après sa mort. J’ai toujours été persusadé que Lewis était soit adoré, soit détesté, et qu’il ne laissait jamais indifférent. J’aime tout chez lui, le bon et le pathétique, ce qui est charmant comme ce qui est de mauvais goût, ses grands classiques et même les Téléthons qu’il a animés. J’aime le concept-même de Jerry Lewis, dans sa globalité. De plus, il a toujours été très gentil avec moi, m’a soutenu dans mon travail, m’appelant souvent pour dire combien il l’appréciait, ou simplement pour discuter au sujet de l’art de la comédie.

2. Avez-vous vu le film The Day The Clown Cried ? Peu nombreux sont ceux qui ont eu ce privilège !

Non, je n’en ai vu que quelques extraits sur YouTube. Je connais quelques personnes qui l’ont vu dans sa quasi-totalité, comme Harry Shearer. Je ne pense pas qu’il sortira, pas du vivant de Jerry en tout cas, vu qu’il en parle comme d’une erreur, d’un mauvais travail de sa part. Mon sentiment est le suivant : je crois que quand les gens le verront, si jamais il est vu un jour, ils seront déçus ; le film ne correspondra pas à leurs attentes.

Que pensez-vous du film, malgré tout ?

Pas beaucoup plus que ce que je viens de vous en dire ! Jerry était sincère dans son intention d’en faire un film sérieux, mais il a été dépassé par le poids que celui-ci représentait, sans même parler du retrait des investisseurs initiaux. Tout ça est devenu un nœud inextricable, comme chacun sait. C’était une erreur pour Jerry de réaliser le film tout en jouant le rôle principal, ce qu’il a fini par comprendre, je crois.Cela dit, La Vie Est Belle adopte le même principe, et a remporté toutes les récompenses imaginables, ce qui prouve que Jerry avait vraiment eu une idée intéressante.

3. Quelle était votre motivation dans l’écriture de tous ces livres magnifiques sur de vieux comédiens
juifs ?

Monte Beauchamp, qui publie la série des livres Blab !, m’a proposé d’en écrire un. Je me suis dit qu’étant donné que j’allais y passer une année, que j’allais en retirer peu d’argent, j’allais me faire plaisir en dessinant ce que je préfère : de vieux juifs, et des acteurs. J’ai réuni ces deux préférences, et me voilà parti pour un livre sur les vieux acteurs juifs !

4. Vous avez une grande affection pour le vieux Broadway et le Hollywwod vintage ; est-ce à dire que
vous penser que l’entertainment moderne ne vaut rien, ou bien est-ce parce que vous cherchez du
réconfort ici ou là ? Et puis, d’abord, où, exactement ?

Je crois qu’il y a quelques artistes pas mal en ce moment, certains même dont j’aurais entendu parler ! Mais oui, c’est vrai, je préfère les vieux de la vieille en matière de comédie ou de film. Les premiers d’entre eux ont été des pionniers qui ont chacun inventé un genre, de Chaplin à Keaton, en passant par les Marx Brothers, les Trois Stooges, Jackie Gleason, Jerry Lewis ou Woody Allen, parmi beaucoup d’autres. Dans la plupart des cas, ils ont défriché un territoire entièrement nouveau. On ne peut pas en dire autant de beaucoup d’acteurs, de nos jours, bien que j’en apprécie quelques-uns, comme Jeff Ross, Gilbert Gottfried, Sarah Silverman ou Howard Stern (qui sont tous … juifs, eh oui !)

5. Votre style graphique ressemble à une combinaison entre l’hyper-réalisme, avec un grand soin apporté
aux détails, et le grotesque. Cela correspond-il à votre vison de l’existence ?

J’imagine que oui. Mon travail est, il me semble, respectueux des sujets que je traite, et je ne laisse aucun détail de côté. « Sans complaisance », pas par pure méchanceté, mais suivant une volonté de présenter les choses avec honnêteté, que j’aime qui je dessine ou que je le déteste (comme les Républicains, généralement). Parfois, cela m’attire des ennuis, mais j’aime à penser que je laisse sa chance à chacun.

6. Quel serait votre Top 5 dans les catégories suivantes ?

D’abord, je dois dire que je n’ai pas de « préféré » dans la vie, à part les épouses (les miennes) et un artiste (Crumb), mais je veux bien vous donner quelques titres (NDT : volontairement laissés dans leur anglais d’origine).

Livres

That Kid, l’autobiographie de Jerry Lewis
This Way Miss de Georgie Jessel
The Life Story of Ish Kabibble
The Henny Youngman Jokebook
The Borscht Belt de Joey Adams

Disques

Max Azner Presents The Stage Deli
Jerry Lewis Just Sings
Drop Dead
Jerry Lewis Is The Nagger
I Am The President (de David Frye)

Films

Night of the Living Dead
It’s A Wonderful Life
Abbott & Costello Meet Frankenstein
The Nutty Professor (la version de Jerry Lewis)
The Stooges

Comics

Presque toute l’œuvre d’Harvey Kurtzman, Will Elder, Basil Wolverton,
Robert Crumb, Dan Clowes

Personnes (à l’inclusion de personnalités historiques)

Shemp Howard, Jerry Lewis, John Lennon, Robert Crumb, Art Carney,
Groucho Marx, Ernie Kovacs et Harry, le pompiste du coin de la rue

7. Si un patron de studio à Hollywood ou à la télévision vous disait qu’il souhaite adapter un de vos
livres, comment réagiriez-vous ?

Je lui demanderais d’abord combien d’argent il me donne. Si la somme me convient, je lui souhaiterais alors bonne chance …

8. Vous aimez beaucoup Robert Crumb ; pensez-vous travailler un jour à une œuvre aussi colossale qu’il
l’a fait pour sa Genèse, ou préferez-vous conserver un ton plus léger ? Et pourquoi ?

C’est une possibilité. Je travaille en fait sur un comics plus long, qui dépeint mes longues relations professionnelles et amicales avec Crumb, et qui va sortir l’année prochaine. Si je devais consacrer du temps à un projet « lourd », une sorte de roman graphique, je crois qu’il serait autobiographique. Cela peut être un projet à court terme, effectivement.

9. A un goy comme moi (ainsi qu’à tous les autres), pourriez-vous définir votre rapport à la judéité ?
Dans quelle mesure a-t-elle une influence sur votre travail, ainsi que sur la façon dont vous envisagez
votre vie ?

Je n’ai jamais été un juif pratiquant. J’ai été élevé dans l’absence de la religion, comme je vis aujourd’hui. J’adore la comédie juive, j’adore dessiner des juifs, et j’en suis venu à la conclusion que d’une certaine façon, la plupart des grands acteurs comiques du vingtième siècle sont juifs. Je pourrais faire un livre avec des acteurs catholiques, mais ils finiraient entourés de parents juifs un peu fous, afin que je me sente en territoire connu.

10. Quels sont vos projets artistiques à plus ou moins brève échéance ?

J’ai quelques projets, j’en suis à peser le pour et le contre ; l’un est un nouveau livre de portraits, mais je n’ai pas envie de dire qui y figure, ni de quoi il traite ; Cela ne sera pas un nouveau livre de portraits d’acteurs juifs, en tout cas. Celui-ci est le dernier d’une trilogie, bien que j’ai une liste de plus de cent noms que je n’ai pas inclus – et cette liste n’arrête pas de s’allonger ! Mais je n’ai pas envie de racler les fonds de tiroir. J’en ai assez des vieux juifs. D’autant que j’en deviens un moi-même !

11. Merci, j’espère que mes questions n’étaient pas trop idiotes !

J’espère qu’elles n’étaient pas aussi stupides que mes réponses !

Interview avec Jean-Emmanuel Deluxe

http://drewfriedman.net/

http://drewfriedman.blogspot.com/

Son éditeur :

http://www.fantagraphics.com/

Bibliographie sélective :

-Old Jewish Comedians

-More Old Jewish Comedians

-Even More Old Jewish Comedians

-Any Similarity to Persons Living or Dead Is Purely Coincidental [New 2012 Edition]

– Too Soon? Famous/Infamous Faces 1995-2010

Jerry Lewis par Drew Friedman

 

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